DEUX SEMAINES POUR FÊTER
LE CINÉMA DOCUMENTAIRE EN SALLE
Dix films parmi les meilleurs documentaires sortis en 2025. À voir ou à revoir en salle, dans toute la France, du 4 au 17 mars 2026.
Comité de sélection BoD #7
Ces 10 films ont été sélectionnés cette année par un comité composé d’Antoine Guillot (critique, producteur à France Culture), Eva Tourrent, Jérémie Jorrand et Line Peyron (programmateur·ices à Tenk), Fabien David (programmateur du cinéma Le Bourguet à Forcalquier), Claire-Emmanuelle Blot (programmatrice aux Entrevues de Belfort) et Annick Peigné-Giuly (présidente de Documentaire sur grand écran, directrice de Corsica.Doc).
DES HOMMES ET DES FEMMES TRAVERSÉS PAR L’HISTOIRE
Un cinéaste aux prises avec le néant de la Shoah, une jeune éphèbe face à la Russie de Poutine, une photographe sous les bombes israéliennes, une fille qui danse dans un Iranrêvé, un exilé tchétchène plantant son désarroi en Géorgie... les films sélectionnés en cette année 2025 dessinent une sorte de statuaire de personnages dressés contre les mauvais vents de l’Histoire. Mais ces hommes et ces femmes, traversés par l’Histoire de notre temps, le sont tout autant par le regard profondément humain et poétique des cinéastes.
Annick Peigné-Giuly
Présidente de Documentaire sur grand écran
Imago
Déni Oumar Pitsaev
2025 – France, Belgique – 108 min
En sélection à La Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2025
Synopsis
Déni est le nouveau propriétaire d’un petit lopin de terre dans une vallée isolée en Géorgie, à la frontière de la Tchétchénie dont il est exilé depuis l’enfance. Il débarque là-bas et projette d’y construire une maison qui tranche drôlement avec les coutumes locales. Un fantasme qui ravive ses souvenirs et ceux de son clan déraciné qui pourtant ne rêve que d’une chose, le marier.
« Le récit d’un retour au pays n’est jamais plus romanesque que lorsque ce pays n’existe pas. Déni Oumar Pitsaev, cinéaste à deux prénoms qui vit entre Bruxelles et Paris, filme son voyage vers le terrain que lui a acheté sa mère, Tchétchène de Belgique, dans la vallée géorgienne du Pankissi. Ce n’est pas seulement parce que la nationalité tchétchène n’existe
pas officiellement que cette parcelle relève de la projection. La propriété est à la fois frontalière (les Tchétchènes exilés peuplent cette vallée bordant la Tchétchénie depuis les guerres des années 1990) et mitoyenne : le réalisateur est accueilli par le cousin et voisin Daoud, colosse barbu qui a facilité la transaction. Mais les racines auxquelles on le ramène ont d’autant moins de sens qu’il a grandi à Grozny, Saint-Pétersbourg et Almaty. »
Charlotte Garson - Les Cahiers du Cinéma n°824
« On comprend comment cette quête existentielle peut être longue et difficile. C’est pourtant ce que tente Pitsaev avec ce documentaire d’une honnêteté palpable et d’une intelligence heureuse. »
P.B - L’Humanité - mai 2025
Je n'avais que le néant, "shoah" par Lanzmann
Guillaume Ribot
2025 - Pays-Bas, France, États-Unis - 94 min
Synopsis
La réalisation du film « Shoah » de Claude Lanzmann est une aventure en elle-même. Douze années de travail, des milliers d’heures de préparation, des voyages aux quatre coins du monde, des dizaines de témoins... et autant de doutes, de déboires, de fausses routes, mais aussi de moments de grâce douloureuse où la vérité apparaît. Grace aux 220 heures de rushes non utilisées au montage et aux mémoires de son auteur, Guillaume Ribot plonge au cœur de la production d’une œuvre majeure du cinéma, au plus près des obsessions de celui qui entreprit de faire émerger la vérité du néant.
« Difficile de définir la nature de Je n’avais que le néant. Documentaire sur Lanzmann ? Making-of de Shoah, sorti il y a quarante ans ? Excroissance de ses rushes, comme d’autres films que signa ensuite le cinéaste (Sobibor, Le Dernier des injustes, etc.) ? Ou tentative cachée de remake ? On serait tenté de répondre : les quatre à la fois. »
Josué Morel - Les Cahiers du Cinéma n°825
« Dans un passionnant récit réalisé à partir de rushs inédits tournés par Claude Lanzmann, Guillaume Ribot réussit à retrouver l’essence même du film-monument. »
Samuel Douhaire - Télérama - février 2025
L'Invasion
Sergei Loznitsa
2025 - Pays-Bas - 145 min
Synopsis
10 ans après la sortie de son film épique Maïdan, Sergueï Loznitsa poursuit ses chroniques ukrainiennes et réalise un documentaire sur la lutte de son pays contre l’invasion russe. Tourné sur une période de deux ans, le film dépeint la vie de la population civile partout en Ukraine et présente une déclaration unique et ultime de la résilience ukrainienne face à une invasion barbare. Dans la deuxième partie de son diptyque ukrainien, Loznitsa peint une toile monumentale d’une nation déterminée à défendre son droit à l’existence.
« Le cinéaste signe un puissant documentaire sur l’arrière des lignes de front en Ukraine, s’immergeant dans la vie quotidienne de la population civile pour en offrir un portrait composite.. »
Olivier Lamm - Libération - octobre 2025
« Qu’advient-il à une société lorsqu’est déclarée la guerre ? Elle s’aligne. Files pour obtenir les rations alimentaires. Haies pour saluer les combattants morts. Rangs pour apprendre à manier les fusils. Une telle organisation semble naturellement s’accorder à la manière de Sergueï Loznitsa, adepte du plan fixe et du découpage anguleux. Son mixage même correspond à ce moment où l’individualité tend à s’abolir dans un destin collectif. Sans provenance discernable, les voix deviennent une émanation du plan – c’est-à-dire de la communauté. »
Raphaël Nieuwjaer - Les Cahiers du Cinéma n°818
Le Cinquième plan de la jetée
Dominique Cabrera
2025 - France - 98 min
Synopsis
Le cousin de la réalisatrice, Jean-Henri, se reconnaît dans La Jetée de Chris Marker. Il est là de dos, avec ses parents sur la terrasse d’Orly dans le cinquième plan du film. Aucun doute, il reconnaît ses oreilles décollées. Et si c'est lui, il est le héros du film, enfant... Dominique Cabrera est immédiatement happée par cette enquête intime et historique ; quelle était la probabilité pour que Marker et les Cabrera choisissent ce même dimanche de 1962 pour se rendre sur la jetée d'Orly ?
« Jean-Henri est troublé : il croit se reconnaître dans un plan de La Jetée où l’on aperçoit un enfant et ses parents de dos. Par chance, cette putative inscription dans le film de Chris Marker concerne une cinéaste habituée à croiser cinéma et histoire familiale (d’Ici là-bas à Grandir). Jean-Henri est en effet le cousin de Dominique Cabrera, pour qui ce cinquième plan devient motif à un film-enquête. Investissant les locaux du laboratoire cinématographique de l’Etna à Montreuil, la cinéaste convoque face aux écrans des membres de sa famille ou des proches de Marker dont les paroles successives s’assemblent pour tenter de recoller des morceaux. »
Romain Lefebvre - Les Cahiers du cinéma n°820
« Contempler un film, c’est inlassablement le laisser disparaître à petits feux dans le cœur de notre mémoire, et du même pas, en construire un mensonge visuel et mental. La spiritualité rationalisera que tout était écrit, mais la croyance n’est bonne que le temps d’un trait d’humour. En vérité, Le cinquième plan de La Jetée, c’est la matérialisation de ce qui se passe dans nos caboches : une circulation indistincte, insaisissable et disparue. »
Aliosha Costes - Tsounami - 25 mars 2025
My stolen planet
Farahnaz Sharifi
2025 - Allemagne, Iran - 86 min
Synopsis
Farahnaz Sharifi dit vivre sur deux planètes : celle imposée par le Régime iranien et l’autre, cachée, espace intime où elle peut être elle-même. Au fil des années, elle va filmer cette joyeuse « seconde planète » et collecter en parallèle des images amateurs, précieux témoignages de l’Iran d’avant la révolution de 1979. Ces images inédites, serties dans un montage flamboyant, célèbrent magnifiquement la résistance iranienne, sa vitalité invincible.
« La « planète volée » de Farahnaz Sharifi, c’est la vie hors de son domicile à partir de ses 7 ans, quand la révolution iranienne de 1979 a (notamment) obligé femmes et filles à se voiler. Mais ce documentaire enregistre un autre vol: la perquisition de son domicile qui la contraint à l’exil en 2022. À ces dépossessions fait contrepoids la collection de home movies d’inconnus que Sharifi a constituée sans relâche, rachetant des films Super 8 qu’elle numérise. Le temps de cette opération technique, chaque photogramme clignote sur son écran d’ordinateur avec la persistance des anonymes qui se sont tus. Qu’est-ce qui peut demeurer « privé » dans une dictature ? Se gardant de disserter, elle entrelace le présent de femmes qui «marchent en quête de liberté depuis quarante ans» et le passé de ces bandes laissées derrière elles par la diaspora. »
Charlotte Garson - Les Cahiers du Cinéma n°821
« C’est donc de toute cette profusion filmique qu’est composée l’enveloppe terrestre du documentaire, rythmé par un balancement constant entre le public et le privé, le singulier et l’universel, qui l’emporte de planète en planète en passant par la nôtre. »
Maud Tenda - Les Inrockuptibles - juin 2025
Peaches goes bananas
Marie Losier
2025 - France, Belgique - 73 min
Synopsis
Pendant 17 ans, Marie Losier a suivi la chanteuse Peaches, icône queer et féministe à la créativité explosive qui a fait voler en éclats tous les tabous. De la scène, sur laquelle elle s’engage corps et âme dans des concerts hallucinants, à sa vie intime, notamment sa relation avec sa sœur, atteinte d’une maladie dégénérative, ce portrait montre à quel point Peaches a transformé chacun des pans de sa vie pour en faire une œuvre d’art fascinante.
« Marie Losier touche peut-être plus au près dans ce qui fait de Peaches sa singularité, et capte l’indissociabilité entre la personne et son double scénique, traînant de son alias musical dans sa vie quotidienne, et vice-versa. Car chaque jour, toutes deux se retrouvent dans le même corps ; et aujourd’hui après dix-sept ans de tournage, elles sont enfin à l’affiche du même film, à égalité. »
Nicolas Moreno - Tsounami - 3 mars 2025
« «Baiser la douleur pour s’en débarrasser.» C’est l’agitation du bassin de Peaches avec tels ou tels attributs qui nous revient, cette sexualité superbement débraillée et vieillissante, et la pacotille qui rend les choses toujours plus facétieuses, gaies, ludiques, sur cet electroclash hardi. Les relations SM jouées avec les danseurs et danseuses en concert, les mises en scène bravant la terreur avec ces visages infantiles déformés qui servent de spalières aux costumes...Tout détail ravive la vigueur de la performance et transcende l’âge de l’interprète. Et à l’âpreté sonore répond la douceur du 16mm et Super 8. L’amitié de Losier pour Peaches se confondrait presque avec le discours amoureux, provocateur et tendre que tient le compagnon de la chanteuse lors d’une partie de ping-pong : «J’aime tout ton être maladroit, canadien, original, contrasté, futile, chiant et détestable.» »
Philippe Fauvel - Les Cahiers du Cinéma n°818
Put your soul on your hand and walk
Sepideh Farsi
2025 - France, Palestine, Iran - 110 min
Synopsis
Put your soul on your hand and walk est ma réponse en tant que cinéaste, aux massacres en cours des Palestiniens. Un miracle a eu lieu lorsque j’ai rencontré Fatem Hassona. Elle est devenue mes yeux à Gaza, où elle résistait en documentant la guerre, et moi, je suis devenue un lien entre elle et le reste du monde, depuis sa « prison de Gaza » comme elle le disait. Nous avons maintenu cette ligne de vie pendant presque un an. Les bouts de pixels et de sons que l’on a échangés sont devenus le film que vous voyez. L’assassinat de Fatem le 16 avril 2025 suite à une attaque israélienne sur sa maison en change à jamais le sens.
« Aucun article, aucun reportage, semble-t-il, n’a touché d’aussi près, de manière aussi intime, la situation d’enfermement enrageante et de destruction systématique où se débat la population gazaouie que ce film qui réunit des mots et photographies de Fatma Hassona. »
Elisabeth Franck-Dumas, Libération, septembre 2025.
« Sepideh Farsi place sous les yeux de l’Occident, qui ne doit pas détourner le regard, le génocide commis par Israël contre la population gazaouie. L’âme de Fatma Hassona, au creux d’une main, demeure pour toujours l’œil de Gaza, une empreinte portée par Put Your Soul on Your Hand and Walk qui redouble d’actualité – l’illustration même de ce qu’il condamne. »
Ambre Guidicelli - Tsounami - 16 mai 2025
Queendom
Agniia Galdanova
2025 - États-Unis, France - 98 min
Synopsis
En Russie, l’artiste queer de 21 ans Gena Marvin se met en scène dans des performances qui semblent venir tout droit d’une autre planète, dérangeant la croisade anti-LGBTQIA+ menée par Vladimir Poutine depuis des années. Face à un quotidien sinistre de plus en plus répressif, son esthétique radicale devient alors politique, brouillant les frontières entre identité, art et activisme. Grâce à la magnifique cinématographie de la réalisatrice Agniia Galdanova, l’univers sombre et étrange de Gena se déploie pour nous révéler toute la puissance évocatrice de l’art comme combat pour s’affirmer au péril de sa vie.
« Dans un contexte de répression croissante de toute parole dissidente, Gena revendique sa singularité, pratique son art politique au péril de sa vie et de sa relation avec ses proches. Une figure en danger qui inspire ici un portrait intime, vibrant et nécessaire. »
Cécile Marchand Ménard -Télérama - décembre 2024
« La cinéaste Agniia Galdanova s'applique à filmer avec délicatesse cette existence singulière. Celle d'une Gena amenée à faire de nombreux allers-retours entre le bercail isolé au milieu de nulle part où l'attend une population souvent hostile, une grand-mère patiente et un grand-père pêcheur qui ne comprend pas du tout ce qu'elle fair de sa vie, ni les subtilités de son identité de genre (...) et d'autre part, des villes comme Moscou et Saint-Pétersbourg où elle tente d'exprimer son art, prise entre les études, les happenings et quelques défilés au compte-goutte. »
Jérémy Piette - Libération - janvier 2024
Soundtrack pour un coup d'Etat
Johan Grimonprez
2025 - Belgique, France, Pays-Bas - 150 min
Synopsis
Jazz, politique et décolonisation s’entremêlent dans ce grand huit historique qui révèle un incroyable épisode de la guerre froide. En 1961, la chanteuse Abbey Lincoln et le batteur Max Roach, militants des droits civiques et figures du jazz, interrompent une session du Conseil de sécurité de l’ONU pour protester contre l’assassinat de Patrice Lumumba, Premier ministre du Congo nouvellement indépendant. Dans ce pays en proie à la guerre civile, les sous-sols, riches en uranium, attisent les ingérences occidentales. L’ONU devient alors l’arène d’un bras de fer géopolitique majeur et Louis Armstrong, nommé “Ambassadeur du Jazz"", est envoyé en mission au Congo par les États-Unis, pour détourner l'attention du coup d'État soutenu par la CIA...
« Entreprise de déconstruction d’un complot et d’un discours propagandiste, le
film fait son miel de la facticité des images ainsi que du langage, qu’il entend
remplacer par une forme de « vérité musicale » – le jazz de l’époque. »
Josué Morel - Les Cahiers du Cinéma n°824
« Le documentaire de Grimonprez, l'un des plus beaux films de l'année, épouse une étourdissante forme de free-jazz pour mettre au jour un complot impliquant la Belgique, la CIA et même la tête de L'ONU, qui visait à ne surtout pas laisser les réserves d'uranium du Congo au pays fraîchement indépendant. »
Elisabeth Franck-Dumas - Libération - décembre 2025
Tardes de soledad
Albert Serra
2025 - Espagne, France, Portugal - 125 min
Synopsis
À travers le portrait du jeune Andrés Roca Rey, star incontournable de la corrida contemporaine, Albert Serra dépeint la détermination et la solitude qui distinguent la vie d'un torero. Par cette expérience intime, le réalisateur de PACIFICTION livre une exploration spirituelle de la tauromachie, il en révèle autant la beauté éphémère et anachronique que la brutalité primitive. Quelle forme d'idéal peut amener un homme à poursuivre ce choc dangereux et inutile, plaçant cette lutte au-dessus de tout autre désir de possession ?
« La corrida est montrée ici à travers un point de vue proprement cinématographique, c’est-à-dire comme on ne la voit jamais in situ, et comme on ne l’avais jamais vue avant. »
Marcos Uzal - Les Cahiers du Cinéma n°818
« Pour beaucoup de spectateurs, la découverte de Tardes de soledad sera aussi leur première confrontation avec une corrida. En général, lorsque l’on parle de ce sujet, la question est d’être pour ou contre, or ce n’est pas le problème du film de Serra, qui peut
convaincre aussi bien les aficionados que les détracteurs – notamment par la place qu’il accorde à la souffrance du taureau. Il laisse surtout le spectateur avec lui-même face à une réalité bien plus complexe que les clichés qu’elle charrie. Il faudrait se garder d’y cher-
cher la métaphore d’autre chose, ou même une image exemplaire de la corrida, notamment parce que le film ne se centre que sur un seul torero, le Péruvien Andrés Roca Rey ; avec un autre, il aurait été différent tant la forte personnalité de chaque matador joue dans la tauromachie. »
Marcos Uzal - Les Cahiers du Cinéma n°818